Relation du voyage aux U.S.A. que fit

Pierre PUISEUX (1855-1928), astronome à l'Observatoire de Paris,

au cours de l'été 1910 pour un Congrès d'Astronomie,

à partir des lettres qu'il envoyait régulièrement à sa femme,

Béatrice BOUVET

(Document communiqué par Didier Dastarac)

 

Voici déjà un bon millier de kilomètres mis entre nous par notre courageuse machine

A bord du Bretagne, 2 août 1910

Pas d'incident notable survenu, pas davantage à prévoir et je profite de cet état de tranquillité pour commencer à ton intention mon petit journal de voyage.

 

Samedi 30 juillet 1910

 

Avec notre chère bande d'enfants, Victor excepté, on a passé au trot l'inspection du beau paquebot Bretagne, assisté à l'arrivée tumultueuse du train spécial, à l'empilement précipité des bagages dans la cale. La cloche d'avertissement retentit, on s'embrasse, une petite larme au coin de l'oeil, avec mille recommandations de sagesse ou de patience. Chacun de ceux qui restent voudrait être le dernier à franchir la passerelle avant qu'elle ne soit enlevée. Mais il y a un passager qui n'arrive pas ; son épouse intrépide va se placer au milieu du pont mobile, empêchant la manoeuvre, faisant bonne contenance au milieu de tant de regards fixés sur elle. Comment cela va-t-il finir ? Naturellement par l'arrivée du monsieur qui se présente fort tranquille, de l'air de quelqu'un habitué à ce qu'on se dérange pour lui.

Le Titan, navire à l'aspect étrange, tout en machines, vient s'attacher à nous pour nous faire sortir du bassin jusqu'au dernier moment une flottille de petits bateaux se presse à l'arrière, leurs occupants élèvent des paniers au bout de longues perches offrant des légumes et des victuailles aux passagers de 3° qui ont à pourvoir eux-mêmes à leur nourriture. Enfin, nous voici en mouvement, tout doucement d'abord, puis plus vite. Au milieu du bassin de l'Eure, on évolue pour se mettre en face de l'étroite sortie. Juste à ce moment, un gros câble qui nous relie au Titan casse avec bruit. Grand émoi dans l'équipage et sur la passerelle des officiers, car, avec la vitesse acquise, nous pouvons en moins d'une minute aller défoncer un autre paquebot qui est au repos devant nous. Un petit remorqueur, plus léger que le Titan, se précipite pour saisir le bout du câble cassé. Notre propre machine est mise en mouvement ; on s'arrête à temps et l'on reprend la manoeuvre interrompue. La porte du bassin de l'Eure, juste assez large pour notre grand navire, est passée avec beaucoup de précision. On longe le quai couvert de monde qui a les yeux fixés sur nous. Des mains, des têtes, des chapeaux, des mouchoirs s'agitent. Il serait amusant, si l'on n'avait rien de mieux à faire, d'analyser toutes ces attitudes. Mais j'ai bientôt fait de reconnaître, presque à la pointe de la jetée, le petit groupe encadré dans la foule, qui s'intéresse vivement à moi. Que d'affection je sens derrière ces signes muets que la distance rend vite imperceptibles. Et d'autres autour de moi sont dans le même cas. Décidément, l'humanité et la vie valent mieux que leur réputation - si petite place que l'on ait tenue dans le monde, on n'y a pas perdu son temps quand on laisse derrière soi des coeurs tendres et fidèles et quand on se dit que l'absence, si longue qu'elle soit, n'altérera pas le sentiment qui les pénètre.

Nous voici en pleine marche. Les jetées ne sont bientôt plus qu'une ligne blanche imperceptiblement bordée de noir. Les falaises de la Hève avec leurs éboulis blanchâtres reculent grand train et laissent voir à leur gauche le cap d'Antifer. De l'autre côté, la côte du Calvados s'allonge comme un ruban gris où se détachent en points blancs les grands hôtels de Trouville. Puis tout s'efface et nous voici seuls sur l'eau plate et silencieuse, de temps en temps effleurée par une mouette ou sillonnée par un bateau lointain.

On se promène sur le pont, on se rencontre, on fait connaissance. Voici M. de la Baume-Pluvinel, mon confrère en astronomie. Grand voyageur devant l'Eternel, il est vite chez lui sur cette maison flottante. Voici M. Hernandez, colonel mexicain, et sa femme, gracieuse personne envers qui l'Atlantique seul, le rustre, est capable de manquer d'égards. Un Américain d'âge mûr, encore vert et jovial et qui vient de faire un séjour à Naples, s'élance sur moi aussitôt que je lui ai été signalé comme astronome. Il veut savoir par le menu tout ce qui concerne les canaux de Mars, les habitants des planètes et les tremblements de terre. L'astronomie doit être à ses yeux la directrice des sociétés, des philosophies et des religions et il paraît presque scandalisé que je n'affiche pas pour mon compte des prétentions aussi vastes.

Il y a aussi une aimable famille française, père (M. Masson, Charlieu, Loire), mère et fille, qui s'en retourne en Californie ; plusieurs ecclésiastiques et religieuses allant au Canada. Je fais aussi des connaissances utiles dans le personnel de bord : le maître d'hôtel, personnage infiniment digne dans sa cravate blanche inamovible qui prend note de me mettre à table près de MM. de la Baume et Hernandez et me promet un cabinet noir pour changer mes plaques photographiques le principal garçon de chambre, très digne aussi sous ses cheveux gris et son gilet blanc, qui consent à m'expliquer en termes choisis l'art d'aérer ma cabine et d'en utiliser tous les agencements. A l'occasion, il poussera la condescendance jusqu'à transmettre aux mains d'un subalterne les bottines dans le cas d'être astiquées.

 

Dimanche 31 juillet

 

La nuit est tranquille, point trop de chaleur et assez d'air. Sur le conseil du garçon, j'ai laissé ma porte entr'ouverte, tenue simplement par un crochet. Le silence de la nuit rend plus sensibles les coups sourds de la machine et le gémissement de la membrure du bateau sous le choc des vagues qu'il est obligé de diviser, mais on s'y fait assez vite. Seulement vers les 5 heures du matin, un servomoteur, employé sans doute à l'approvisionnement de la machine, commence son train infernal et rend le sommeil impossible. Je me lève de bonne heure et monte sur le pont. Assez beau temps, mais un vent à peine tenable. Plusieurs fumées de steamers sont en vue et nous passons près de bateaux pêcheurs. Quelques goélands nous escortent, des marsouins cabriolent dans le sillage et luttent de vitesse avec nous. Je vois paraître les trois religieuses, l'air très défait, puis les ecclésiastiques. L'un d'entre eux, possesseur d'une ample barbe noire et d'un costume plus orné que les autres, est qualifié par M. Hernandez d'archimandrite. Je demande à un autre si l'on a pu organiser la messe à bord pour le jour dominical : "cela dépend du commandant", me répond-il. Mais a-t-on négocié pour y arriver? Je n'en entends pas parler, peut-être sera-t-on plus heureux dimanche prochain si nous sommes encore sur l'eau.

L'état général est loin d'être aussi satisfaisant que dans la chanson. Presque aucune dame ne se montre. On est déplorablement clairsemés aux repas M. de la Baume passe la plus grande partie du jour dans sa cabine. Le maître d'hôtel a organisé les places par petites tables : la nôtre vient aussitôt après celle où le commandant trône dans la quasi-solitude. On lui avait sans doute donné comme cour les dames les plus qualifiées sur la liste du bord, mais elles brillent par leur absence. Il lui reste l'Américain à lunettes enthousiaste d'astronomie et un petit garçon de la taille d'Olivier qui profite de l'éloignement de ses parents pour dévaster les assiettes de fruits. Espérons que les suites ne seront pas trop graves. Je suis à la table voisine avec M. de la Baume, M. Hernandez et un de ses compatriotes mexicains qui parle peu français. Il y a encore un américain âgé très digne et peu communicatif. Les autres convives, y compris Mme Hernandez, restent à l'état de possibilités. Le petit garçon, quand il est lâché sur le pont, manque un peu de compagnons de son âge. Il joue à la locomotive en galopant dans les jambes de tout le monde, imite le sifflement des appareils de télégraphie sans fil, fait le canonnier avec la petite pièce d'artillerie des signaux, installe un peu partout un jeu composé d'un piquet de bois monté sur une plate-forme et sur lequel on enfile, en les lançant à distance, des petits ronds de corde. Inutile de dire qu'il est généralement à côté. Je lui donne quelques sages avis qu'il accepte assez bien. Mais petit à petit on voit reparaître des dames charitables qui s'occupent du little master et me dispensent de cette éducation difficile. Dans l'après-midi, pourvu d'une petite lampe électrique rouge et des indications du maître d'hôtel, je change mes plaques de Vérascope dans l'oubliette la plus noire qu'il soit possible de souhaiter. Me voilà armé pour enregistrer l'arrivée à New York si elle se fait à une heure décente.

Toujours en prévision du même événement, je suis appelé à remplir un questionnaire en 25 colonnes qui m'est présenté par le maître d'hôtel pour le compte de l'administration américaine. Je dois déclarer si je possède plus de 50 dollars, si je n'ai jamais été en prison, si je suis polygame, monarchiste ou affligé de difformités, à quelle race j'appartiens, dans quel état de santé je me trouve, chez qui je compte aller en Amérique. Je ne résiste pas à la tentation de dire que je suis l'invité de M. Carnegie... Si après cela on ne me reçoit pas avec honneur...

Le dîner est un désastre. Nous ne sommes pas 25 personnes à table. Et cependant, si le vent est toujours ahurissant, nous n'avons pas ce qu'on peut appeler une mer creuse. Après le dîner on circule sur le pont autant que le vent le permet. Cela va encore à l'abri des superstructures, mais quand on arrive au bout, c'est un vrai cap des tempêtes à doubler et il n'y a guère que les gens pourvus de semelles de caoutchouc qui se risquent à lâcher les balustrades. Dans les coins protégés, il ne fait pas froid.

Nuit semblable à la précédente, avec même tapage déchaîné à partir de 4 heures du matin. Renseignements pris, c'est une pompe destinée au lavage du pont que l'on met en mouvement à cette heure. Mon garçon-chef (il s'appelle Sokoloff et je le tiens décidément à ses manières pour un prince russe aux prises avec l'infortune) a mis un second matelas à ma couchette, ce qui m'en rend l'entrée et la sortie plus faciles.

 

Lundi 1° août 1910

 

Ne pouvant dormir après 4 heures, je vais humer l'air frais toujours abondant. On se demande comment le bateau peut avancer contre ce vent. Cependant, d'après le tableau affiché à midi, nous faisons à peu près 400 milles ou 600 kilomètres par jour. Il faut retarder quotidiennement sa montre de 40 minutes. Chacun prend le premier déjeuner à son heure et à sa guise quoiqu'il ne paraisse pas de bon ton de le demander avant 7 h. 1/2. J'accompagne mon chocolat de petits pains mollets, de pruneaux ou de confiture d'oranges. A ces heures-là, il n'y a guère sur le pont que les religieuses ou les abbés. Je cause avec l'un d'eux à destination de Montréal. Il y a déjà de l'animation sur l'arrière du bateau occupé par les passagers de 2° ou d'entrepont. Les enfants sont nombreux et se roulent sur des couvertures étendues à terre ne pouvant s'offrir le luxe d'un fauteuil. Des émigrants espagnols ou italiens organisent des jeux, des chants, des danses mêmes de leurs pays et claquent dans leurs mains pour remplacer les instruments de musique. Les femmes en général sont spectatrices et restent immobiles sous des tas de couvertures. C'est un tableau pittoresque que je vais de temps en temps m'offrir, avec celui du sillage à l'arrière et du rejaillissement de l'eau à l'extrême avant. Dans la matinée la mer grossit un peu et l'on ne peut plus aller de l'avant sans être arrosé par les embruns. Tentées par le beau soleil, quelques dames dont Mme Hernandez font, pour s'installer sur le pont, des tentatives plus ou moins heureuses.

Dans la journée on nous distribue un journal imprimé à bord et qui contient, avec beaucoup d'annonces et d'articles de remplissage, quelques nouvelles d'intérêt général reçues par le télégraphe sans fil. Ce poste de télégraphe est une des curiosités du bateau. Il est relié à deux antennes placées au sommet des mâts. L'employé, le Marconiman comme on l'appelle, a les oreilles prises dans un casque qu'il ne quitte, dit-on, ni jour ni nuit. Il communique ainsi avec les postes des deux continents et avec les paquebots qui passent dans un rayon de quelques centaines de kilomètres. On prétend qu'il ne se repose qu'à destination, toujours il s'agite au milieu des sifflements ou des étincelles. Comment se débrouille-t-il dans tout cela ? C'est ce dont j'aimerais à me rendre compte si j'osais déranger un monsieur si occupé. Il est bien à notre disposition, disent les prospectus, pour envoyer des télégrammes dans tous les pays du monde, mais naturellement c'est un mode de conversation dispendieux. Il y a un cas où on peut en user gratuitement, c'est pour retenir son logement dans certains grands hôtels de New York dont les annonces s'étalent sur les tables du salon. Mais gare à la note finale, 125 frs par jour est un prix courant pour un logis comprenant deux chambres et deux salles de bain.

Vers midi le soleil brille radieux et le spectacle de la mer écumeuse devient très beau. Un des abbés attrape à le contempler un coup de soleil qui lui donne parfaitement la figure d'une écrevisse cuite. Je le console en lui contant mes infortunes alpines. Le vent reste toujours très fort et c'est du froid qu'on se plaint au lieu de la chaleur sur laquelle on avait compté. C'est à peine si 20 personnes figurent au dîner. Je gagne mon lit de bonne heure, sachant par expérience qu'il ne faut pas compter dormir après 4 heures.

 

Mardi 2 août 1910

 

Ciel encore sombre, mais le vent a beaucoup diminué et est passé au sud-ouest. La température est moins âpre quoique fraîche encore avec quelques gouttes de pluie. Nous passons très près d'un grand voilier qui fait sortir toutes les jumelles de leurs étuis. Quelques dames que l'on n'avait pas aperçues depuis la sortie de la Manche s'aventurent sur le pont ; une jeune personne promène ses doigts sur le piano. La vie sociale va-t-elle renaître? Au déjeuner on prépare quelques tables de plus, mais la plupart des dames préfèrent rester sur le pont emmitouflées de couvertures, et s'y faire apporter un peu de provende.

J'ai trouvé un indicateur du CanadianPacific d'où il résulte qu'on ne fait guère plus de 30 kilomètres à l'heure sur cette estimable ligne. Il faut trois jours et quatre nuits, mais sans arrêt notable, pour aller de Montréal à Glacier House et cela me laisse peu de perspectives de courses en montagne, en supposant que les autres circonstances soient favorables. M. de la Baume voudrait aussi s'arrêter à Winnipeg où il a des intérêts dans une entreprise agricole. Il me communique des publications astronomiques dont il est abondamment fourni ; entre autres un dictionnaire publié en Belgique, qui a la prétention de faire connaître tous les astronomes du monde avec l'occupation de chacun d'eux. On y apprend des choses curieuses : c'est ainsi qu'il y a à Varsovie un monsieur dont la spécialité est de déterminer la forme de la voûte céleste. M. de la Baume me donne aussi le rapport de l'Observatoire du mont Wilson pour 1909. Le directeur, M. Hale, est un homme remarquable qui a voulu entreprendre beaucoup de choses et de les mener très vite. On dit que, depuis, il est tombé malade et il a dû interrompre toute occupation. S'il n'est pas rétabli, comment se passera le Congrès sans lui ?

Le journal du bord a un article (sans doute rédigé ailleurs) d'où il résulte que maintenant c'est en Amérique, et point en Europe, qu'il faut venir apprendre à peindre les paysages. Les bons Yankees sont décidément insatiables.

 

Mercredi 3 août 1910

 

Il semble que nous tenions enfin le beau temps. Soleil vif, vent frais du nord-ouest, houle très large et régulière. De l'avant on a peine à s'imaginer que cette surface monstrueuse, et cependant paisible, soit de l'eau. On croit voir un pays de collines. Le petit tableau de midi annonce 409 milles (650 kilomètres) pour chemin parcouru dans les 24 heures. C'est un progrès.

Mme Hernandez renouvelle avec plus de succès sa tentative pour s'installer sur le pont, mais témoigne toujours peu d'entrain. Le commandant vient après déjeuner faire un tour sur le pont auprès des dames. Il se dépense en amabilités auprès d'elles, espérant sans doute recueillir les compliments qu'il mérite si bien pour l'excellente tenue et la bonne marche de son bateau. Mais le pauvre homme n'entend guère que des soupirs d'impatience visant la terre ferme. Nous ne devons pas, à ce qu'il paraît, nous flatter de débarquer avant dimanche, plutôt tard dans la journée.

La moitié du chemin est faite ou à-peu-près ; les goélands et les marsouins se sont lassés de nous suivre. Nous sommes seuls sur la mer sans bornes. On signale bien, paraît-il, quelques rencontres de paquebots, mais il faudrait pour les entendre avoir l'oreille aux récepteurs Marconi, ou bien grimper dans la hune à côté de l'homme de vigie. Il habite là, à 15 mètres de haut, une petite caisse en toile blanche qui l'abrite un peu des vents rageurs. Cette caisse est constamment arrosée par un tuyau. Est-ce pour la rafraîchir ou la rendre luisante au soleil et mieux visible à distance ? C'est un des petits spectacles quotidiens de voir la relève s'effectuer par l'échelle de corde.

Beaucoup de passagers, une fois installés sur leur chaise longue, sont trop paresseux pour descendre aux appels de cloche ; à cinq heures le five o'clock tea vient les chercher. Sur des plateaux portés par des fonctionnaires galonnés, on a le choix entre la tasse de thé et le sorbet avec petits gâteaux.

Le soleil brille toujours de tout son éclat, mais une bande grise s'est formée à l'horizon du côté où nous marchons. Vers 6 heures, elle se met à grandir avec rapidité et, en moins d'un quart d'heure, nous voici enveloppés dans la pluie et le brouillard. On maintient la marche, mais toute la soirée et toute la nuit la sirène mugit lugubrement à courts intervalles.

Le soir on se réunit dans la galerie qui s'ouvre au-dessus du salon. Un jeune Américain courageux ouvre le piano et commence à fredonner des chansons de son pays auxquelles se joignent à demi-voix les Misses de l'assistance. Cela promet d'être fort amusant, mais la mémoire manque vite au pianiste qui me fait l'effet d'être un artiste en tournée avec quelques camarades et qui a un jeu brillant. Mais on a beau les applaudir consciencieusement, l'entrain n'y est pas et l'élan s'arrête vite.

Chacun de nous aujourd'hui a été invité à remplir et à signer une déclaration minutieuse destinée à la douane américaine.

 

Jeudi 4 août 1910

 

Temps nébuleux, venteux, un peu pluvieux le matin, mais le soleil prend le dessus dans la journée. Mme Hernandez reprend goût à la vie, demeure installée sur le pont et vient même prendre part au dîner.

Les chaises longues de la Compagnie portent de grosses lettres : C.G.T. qui font penser à la Confédération Générale du Travail. Espérons que le personnel du bateau n'imitera pas les procédés à la mode et ne nous imposera pas des conditions léonines avec menace de nous laisser au milieu de l'Atlantique. Jusqu'à présent, on est au contraire plein d'égards pour nous et l'on nous invite à consigner nos adresses sur une liste, en vue d'un petit cadeau que la Compagnie médite de nous offrir au premier janvier prochain.

On a installé pour Master Alfred un jeu de marelle, compartiments dessinés et numérotés à la craie, sur le pont. On y envoie des disques de bois que l'on fait glisser avec une pelle. Les bonnes religieuses, dont deux paraissent fort jeunes, s'essayant aussi à ce jeu, mais le vent est trop fort pour y tenir longtemps. Ce vent fait une victime dans la personne de ma casquette qui est emportée à la mer. Le coiffeur du bateau en a, me dit-on, un assortiment de rechange, l'accident étant plutôt fréquent, mais la seule qu'il possède est trop petite. Le petit tableau de midi accuse 400 milles parcourus depuis hier, ce qui n'est pas mal avec le vent contraire. Le commandant en faisant sa tournée constate un éclaircissement des visages. Il doit y avoir encore plus de satisfaction avec les passagers de seconde. De ce côté la gaieté est exubérante et l'on entend les jeux des enfants. Ils se font un malin plaisir, quand on ne les surveille pas, de s'échapper sur le terrain défendu.

Je rends visite au fumoir des premières largement installé avec jeux de cartes, d'échecs, etc. Mais il est peu fréquenté et M. de la Baume ne ressent pas plus que moi le besoin de ce genre de distraction. Les livres et brochures astronomiques dont nous sommes assez pourvus nous suffisent avec le spectacle de la mer et un peu de conversation. Le monsieur enthousiaste qui m'entreprend encore quelques fois - et qui, décidément, est italien, - s'émerveille de nos goûts studieux.

Les indicateurs de chemin de fer que nous trouvons ici nous permettent de préciser un peu nos plans. Il est probable que nous passerons le dimanche 21 à Seattle et que nous serons le 23 dans la soirée à San Francisco où j'espère trouver de tes nouvelles. Les indicateurs appartenant à des compagnies rivales sont lyriques à l'envi les uns des autres. Le pays traversé est pour l'un l'Eldorado, pour l'autre le pays de la Fortune.

Dans l'après-midi, nous sommes sur le banc de Terre-Neuve où la mer est relativement peu profonde, mais encore loin de toute terre. On voit un tonneau flottant, un oiseau, plusieurs navires et l'on se livre à des pronostics sur l'heure possible d'arrivée dimanche prochain. Une dame promène ses doigts sur le piano. Le soir nous entendons une violoniste au jeu fort décidé dans un morceau de difficulté. Mais les plus habiles, qui sont, je crois, des professionnels, ne font que s'essayer. Ils ne trouvent probablement pas l'auditoire suffisant pour se produire. L'un d'eux entraîne dans un tour de valse sans imitateurs Mlle Masson dont la jeunesse rieuse s'amuse de tout.

 

Vendredi 5 août 1910

 

Belle mer moutonneuse ; le vent est passé au sud et amène souvent des grains de pluie, mais il ne fait plus froid.

Dans la matinée, les fils qui joignent les sommets des deux mâts et qui portent les antennes du télégraphe sans fil cassent et une de leurs extrémités traîne dans la mer. Justement, on avait commencé à envoyer une dépêche au cap Hatteras, premier poste de la côte américaine.

On s'agite de tous côtés pour repêcher les fils et réparer l'accident, le commandant Dumont lui-même quitte la passerelle. Je profite d'un moment où il paraît de loisir pour me présenter à lui. Il m'accueille fort bien et se félicite du service d'envoi de l'heure fait par l'Observatoire de Paris. Les signaux arrivent bien jusqu'à 400 kilomètres. On sait maintenant reconnaître la direction d'où ils viennent. Cela supprime à peu près les risques d'abordage entre navires bien outillés, en cas de brouillards.

409 milles parcourus au tableau de midi. Mais pendant le déjeuner les affaires se gâtent ; la pluie et la brume obligent à allumer la lumière électrique, le navire penche fortement à tribord ; on est obligé de mettre les violons (planches percées de trous pour maintenir verres et bouteilles) ; la sirène fait concurrence au mugissement de la mer et l'équipage revêt la tenue de mauvais temps (toile cirée des pieds à la tête). Master Alfred s'est fait prêter un chapeau de marin en cuir bouilli avec lequel il se fait mouiller à coeur joie, mais c'est de la pluie tropicale tout à fait tiède. Mlle Masson, qui s'est instituée maman d'occasion à la place de l'autre toujours malade, obtient cependant que son pupille quitte ce divertissement aquatique pour venir faire une partie de cartes.

Dans l'après-midi, il fait moins sombre, mais le vent devient furieux et l'on s'étonne que le bateau puisse encore avancer. A l'avant, on est largement aspergé et il est presque impossible de rester debout sans s'accouder à quelque chose. Les montagnes d'écume rejetées de droite et de gauche donnent une impression de puissance extraordinaire. Le spectacle est trop beau pour le goût de presque tout le monde, surtout quand la pluie augmente et que les toiles tendues sur le pont se laissent traverser.

Très peu de monde à table ce soir et pas d'essai de musique. On nous distribue la liste des passagers. Nous sommes, en plus de l'équipage, 550 personnes à bord, mais seulement 47 en première. Aussi avons-nous partout beaucoup de place et les garçons peu occupés sont aux petits soins. Cela me paraît bien préférable à l'encombrement. La chaleur commence à être possible dans les cabines.

 

Samedi 6 août 1910

 

Après une nuit passablement roulante et craquante, nous trouvons ce matin le temps tout à fait remis au beau. Le vent est passé au sud, juste comme notre route s'infléchit de ce côté. Il semble qu'il mette une certaine malice à nous être contraire. On envisage maintenant comme certaine l'arrivée pour dimanche dans l'après-midi. On s'occupe de la toilette du bateau et l'on promène de tous côtés torchons, rabots ou pots de peinture.

375 milles seulement au tableau de midi. Cette marche réduite est la conséquence du mauvais temps d'hier. On voit flotter sur la mer des algues, des raisins des tropiques, qui sont si abondants sur le chemin des Antilles. Beau coucher de soleil.

Le journal du bord est particulièrement artistique avec des reproductions réussies de tableaux algériens de Dinet. Il annonce l'échouement d'un steamer dans l'Alaska, sans accident de personnes. Mais, d'après l'indicateur, ce bateau n'est pas celui que devait prendre M. Hamy et il est probable que son voyage en mer ne sera pas entravé.

Le dîner, qualifié de dîner d'adieu sur le menu, est des plus soignés avec champagne. On nous distribue une brochure de circonstance élégamment illustrée : Voyages et passagers d'autrefois. Inutile de dire que la supériorité, d'ailleurs peu contestable, des moyens de transports actuels s'en dégage avec évidence.

Après dîner, on reste quelque temps sur le pont où la température est agréable, à l'abri des toiles, puis l'on revient à la galerie de conversation. Les talents musicaux tenus jusque-là en réserve se décident à se produire. Mlle Masson joue brillamment du violon, un jeune officier du bord chante d'une voix chaude et sympathique. Il y a aussi quelques essais de danse, mais l'effectif mobilisable est décidément bien petit. Le jeune Américain et sa soeur n'en manquent pas un tour. La jeune fille est longue et plate, son frère trop osseux avec de fortes mâchoires, tous deux aussi américains que l'on peut l'être, mais ils plaisent tout de même par leur aspect de force et de santé.

Nous irons, à New York, à l'Hôtel Lafayette que connaît et recommande M. Hernandez. J'abandonnerai à regret dans ma cabine les fleurs dont Marie-Louise l'avait gentiment ornée. Je lui écris à Rio1

J'arrête ma lettre ici pour pouvoir la mettre à la poste en débarquant. Les détails de l'arrivée seront pour demain. Ce sera long d'aller jusqu'à San Francisco sans nouvelles de vous....

Je continue à ton intention et pour être communiqué aux personnes que cela pourra intéresser mon petit journal de voyage:

 

Dimanche 7 août 1910

 

Le temps est parfaitement beau, sauf un peu de brume à l'horizon et un vent toujours fort qui, décidément, nous aura été contraire jusqu'au bout. Plusieurs navires se montrent et des voiliers passent assez près de nous.

A 9 heures une petite clochette agitée sur le pont et dans les couloirs annonce la messe. C'est la galerie de conversation qui sert de chapelle et le piano, employé la veille à des usages plus profanes, qui sert d'autel. La messe est dite par le plus jeune des ecclésiastiques américains dont le costume laïc et les allures fort décidées m'avaient quelquefois un peu surpris les jours précédents. Nous ne sommes pas nombreux. Il est probable qu'on n'aura pas convoqué les passagers de seconde qui auraient aisément formé un public trop considérable pour le local dont on dispose.

Un peu après nous faisons une rencontre curieuse et probablement rare, celle d'une grosse baleine morte (12 à 15 m de long) qui flotte sur l'eau. Un vol d'oiseaux voraces tournoie ou se pose dessus. A distance cela avait tout à fait l'air d'une coque de navire naufragé. Notre bateau s'est détourné de sa route pour passer tout près et se rendre compte de ce que c'était.

L'ecclésiastique français reparaît sur le pont vêtu d'un complet gris qui lui va fort mal, mais lui donne l'air très suffisamment yankee. Il ne lui manque plus, dit-il, que les dollars ; il répond avec bonne humeur aux plaisanteries que les jeunes gens lui adressent à ce sujet. L'ecclésiastique barbu, qui décidément est maronite et marié, quoique catholique, a seul gardé sa soutane. M. de la Baume découvre qu'ils ont des connaissances communes en Syrie.

Vers midi on distingue sans trop de difficultés la côte américaine. C'est une longue bande de sable qui brille au soleil et d'où émerge, de distance en distance, un phare. La véritable terre, collines, arbres et maisons, est à quelque distance en arrière et on la distingue à peine jusqu'à ce que montent au-dessus de la bande de sable que nous longeons à distance pendant trois heures les hautes cheminées et les monuments de New York.

L'entrée du port est assez compliquée. On ralentit pour laisser accoster le pilote qui grimpe légèrement à bord par une échelle de corde, on change plusieurs fois de direction entre des bouées et des bancs de sable. Autour de nous beaucoup de canots automobiles, de bateaux de promeneurs chargés de monde. Mais pas de mouvement d'entrée et de sortie de navires au long cours : sans doute le dimanche en est-il la cause.

Nous sommes accostés par le bateau des postes. On nous distribue aussitôt nos correspondances. Je n'en ai que d'agréables à recevoir et de date naturellement un peu ancienne. Une de toi (Bruneval 19 juillet), une de Marguerite (Chantre - Moulins 20 juillet), une de Suzanne (Bouvet) (Salins 22 juillet). Une visite moins agréable est celle du docteur chargé de l'inspection sanitaire. Pour les passagers de première c'est tout de suite fait, mais les passagers de seconde doivent défiler un par un, on examine leur bouche, leurs paupières, on les accable de questions. Je n'ai pas entendu dire cependant qu'on ait refusé l'autorisation de débarquer.

Les monuments de New York grandissent à chaque tour de roue et me font, avec leur forme généralement cubique, une impression marquée d'uniformité et de laideur. On passe ainsi devant la fameuse statue de la Liberté, mais trop à distance pour fournir un sujet intéressant au vérascope. Quand on approche, les maisons disparaissent derrière des docks, immenses constructions en planches peintes de couleurs noirâtres et sans fenêtres. C'est un vrai parti pris de laideur. Du quai se détachent des jetées perpendiculaires, le long de chacune est amarré un paquebot. L'un d'eux (le "Mauretanice" ), de la Compagnie Cunard, nous domine de haut. C'est un vrai colosse qui fait la traversée de l'Atlantique en moins de 5 jours...

Voici enfin l'appontement de la French Line. Il a un balcon où se pressent amis et curieux : je finis par y reconnaître Jacques Rabut et nous échangeons des signes amicaux. Les manoeuvres d'accostage sont encore longues avant qu'on puisse jeter la passerelle. On prend congé des connaissances que l'on a pu faire à bord. Nous en retrouverons plusieurs à l'Hôtel Lafayette que nous recommande M. Hernandez. Mais il n'y a plus là l'occasion de rencontres assurées.

La douane fouille très minutieusement et le concours de J. Rabut m'est utile pour ouvrir et refermer mes colis. Je me suis mis en rapport avec l'agent de l'Hôtel Lafayette qui se charge de faire parvenir mes colis à l'hôtel, avec un agent Cook qui me cherchait, ce qui me fait espérer qu'on s'est occupé de moi ici et que j'aurai mon billet sans retard. Je suis attaqué aussi par un reporter du New York Herald qui veut savoir nos noms, nos qualités, nos antécédents, ce que je compte faire en Amérique. Ce que je lui dis paraît le satisfaire.

A l'Hôtel Lafayette, on nous case. J'ai une chambre assez laide, en partie mansardée ; mais plus tard quand on sera informé de ma qualité on transférera mes affaires dans une chambre beaucoup plus belle, sans même attendre de nouvelles instructions. La chaleur étant très forte (moindre cependant, paraît-il, que les semaines précédentes), nous partons à la recherche d'un restaurant à terrasse où l'on puisse manger en plein air. J. Rabut qui a l'habitude d'établissement modeste n'en connaît pas et, après une recherche infructueuse dans le quartier central (Broadway, Madison Square), nous revenons simplement dîner à notre hôtel. C'est fort bien, mais cher, et le public élégant est un peu gênant pour nos tenues de voyage.

Nous allons ensuite chercher sur une promenade voisine une fraîcheur relative. Les arbres sont assez beaux, mais les gazons absolument roussis par la chaleur, ce qui n'empêche pas le populaire de New York de s'étendre voluptueusement sur des paillassons. Tous les magasins sont fermés pour cause de dimanche, l'éclairage de la voie publique est très maigre, mais les tramways et le chemin de fer élevés, avec leur passage continuel, leurs lueurs aveuglantes, leur bruit assourdissant suffisent pour donner une impression de foule et de tumulte. Nous nous faisons emmener par un moyen de transport jusqu'à Brooklyn, par-dessus le célèbre pont qui traverse un bras de mer et donne passage simultanément à je ne sais combien de voies ferrées et carrossables.

J'avoue n'avoir trouvé aucun plaisir à cette promenade. Les explications avec les conducteurs sont pénibles, même pour les habitués, et impossibles pour moi, car on ne s'entend pas.

Nous rentrons à 11 h. goûter un sommeil vite troublé par les bruits de la rue.

 

Mardi 9 août 1910

 

Avant de quitter New York, j'écris ou je commence à ton intention le bulletin de la journée d'hier. Temps lourd et humide qui a tourné à la pluie vers midi.

J. Rabut qui s'était fait donner un jour de congé par son entreprise devait venir nous prendre à 9 heures. En fait, il n'était pas loin de 10 h. quand nous nous sommes acheminés tous trois vers l'Agence Cook. Nous avons suivi pendant 3 kil, au moins Broadway, principale artère de New York. Au tapage incessant des véhicules se joignait cette fois l'animation d'une foule considérable surtout composée de gens courant à leurs affaires ou porteurs de paquets.

Chez Cook, je change mes billets français pour de la monnaie américaine. Explications longues et pénibles au sujet de mon billet circulaire que l'on finit par me promettre pour le même jour à 4 heures. De là, à la Compagnie Transatlantique où l'on s'entend beaucoup plus aisément, je retiens une cabine pour le 22 septembre sur la Lorraine.

Guidés par Jacques nous déjeunons assez économiquement dans un restaurant assez curieux et fréquenté. Vous recevez un plateau, une cuiller, une fourchette. Vous enfilez un long couloir le long d'un buffet où sont disposés des mets froids, tous bien présentés et appétissants. Vous mettez sur le plateau ce qui vous convient : à la sortie une personne de service vous remet une carte pointée indiquant la valeur totale de ce que vous avez pris. Vous allez vous installer à une table et vous vous servez vous-même. La salle est vaste, bien tenue, des ventilateurs à hélice qui tournent au-dessus de nos têtes y entretiennent une fraîcheur relative. Les consommateurs y arrivaient en foule quand nous partions.

Nous rentrons à l'hôtel par le Tub Car qui me paraît moins encombré que notre métro. Je prends mon appareil et mes plaques de rechange ; je n'en ai utilisé que 6 à l'entrée de New York à cause du temps sombre. Mais aujourd'hui c'est pis encore et la pluie s'établit. Nous allons visiter le Cercle de l'Union Chrétienne des jeunes gens que J. Rabut fréquente. Un secrétaire nous fait visiter la maison du haut en bas, c'est parfaitement installé et très intéressant. Un ascenseur vous porte avec une vitesse fantastique à la terrasse supérieure d'où la vue s'étend sur une armée d'immenses maisons. Nous voyons ensuite la bibliothèque, la salle de lecture, les billards et autres jeux, le gymnase et une superbe piscine où l'on peut faire de la natation à toute heure. Jacques se trouve très bien là pour ses soirées et ses dimanches.

La pluie ayant à peu près cessé nous prenons place sur l'impériale d'un autobus qui suit la 5° Avenue, la mieux habitée de New York. C'est à peu près la seule qui n'ait pas son tramway ou son chemin de fer. On y voit beaucoup d'habitations élégantes et de style varié, la plupart pas occupées en cette saison. A l'endroit où nous descendons de l'autobus qui nous a secoués de belle façon avec ses démarrages et ses arrêts brusques, on nous montre la maison de monsieur Carnegie. C'est évidemment très confortable, mais sans recherche d'élégance au dehors. Dans Central Park nous voyons une énorme pièce d'eau (le Clinton Reservoir), quelques beaux massifs d'arbres. La pluie ayant repris nous entrons au Musée des Beaux-Arts qui est intéressant : il y a des reproductions très bien faites de monuments célèbres, comme Notre-Dame de Paris, le Parthénon, le Panthéon de Rome et beaucoup d'oeuvres françaises, des Rodin, des Meissonnier, des Détaille, etc.

Je retourne avec Jacques chez Cook qui finit par me donner mon billet. Je ne suis pas très rassuré sur l'accueil qui lui sera fait par les Compagnies dont plusieurs ne sont même pas désignées sur le billet. De plus, on y a introduit une condition dont je n'avais jamais parlé c'est qu'il doit être présenté le 10 août avant minuit à Montréal. Cela nous oblige à passer en chemin de fer la nuit du 9 au 10, entre deux journées de bateau et à ne pas manquer les correspondances ; mais cela paraît possible et M. de la Baume avait déjà proposé cette combinaison comme moyen de gagner du temps. J'accepte donc mon billet tel quel.

Retour à l'hôtel en Tub Car. J'installe dans ma chambre Jacques qui désire écrire et je lui fais admirer les tableaux qui ornent les murs. Il y a Jérémie s'arrachant les cheveux sur les ruines de Jérusalem - ceci est pour les gens graves -. En face, pour ceux qui aiment rire, on voit deux petites femmes très pimpantes montées sur un dirigeable et aux prises avec une dizaine de moines qui ont saisi un câble pendant de la nacelle et font tous leurs efforts pour l'attirer dans leur jardin ; les petites femmes se défendent vivement, l'une verse un sac de sable dans les yeux des assaillants, l'autre travaille avec une hachette à couper le câble ; c'est plein de mouvement. Ma chambre a de la lumière électrique, un cabinet de toilette très bien installé. M. de la Baume a même une baignoire.

Jacques ne réussit pas plus que moi à fermer ma malle dont une des pattes a été faussée par un choc. Nous appelons à notre aide le portier de l'hôtel qui, avec des outils, redresse à peu près la malheureuse patte.

M. de la Baume se déclare fatigué de sa journée et préfère ne pas quitter l'hôtel. Il fait ses adieux à Jacques dont il paraît faire grand cas, son intelligence et son énergie au travail l'ont séduit. Jacques a eu de l'avancement dans son entreprise où il est maintenant bien rétribué et médite d'employer ses économies à revenir en faisant un grand tour par le Mexique ou le Canada. Je dîne avec lui dans un restaurant populaire très américain dont le genre m'amuse beaucoup. On peut s'y faire servir sans grands frais des mets exotiques que j'apprécie, comme de la salade de crabes ou des pêches à la crème ; je me déshabitue de plus en plus de la viande et m'en trouve bien. Le personnel de service est nombreux et intéressant à regarder, avec sa variété de types, des blondes scandinaves aux ardentes mexicaines.

Nous sommes restés le soir à lire ou à écrire, peu tentés de nous replonger encore dans le vacarme. Ce matin 9 août, à 6 heures, pluie battante, mais l'état des choses s'améliore bientôt.

Je ferme cette lettre sur le bateau à vapeur de l'Hudson...

 

Jeudi 11 août 1910

 

Comme j'ai dû te le dire dans ma dernière lettre, nous avons pris avant-hier 9 août, vers 7 h 1/2 du matin, une voiture fournie par l'hôtel qui nous a menés à l'embarcadère des bateaux de l'Hudson, ainsi que nos bagages. Il pleuvait à verse à 6 h, mais les choses ont été en s'améliorant. Nous avons eu en somme une belle journée, mais avec un vent très violent rappelant beaucoup celui de l'Atlantique.

Encore des pourparlers pénibles au sujet de mon billet que l'on a bien de la peine à reconnaître pour valable. On finit par nous admettre sur le Robert Fulton , steamer énorme à 5 étages ; il est autorisé à recevoir 4000 personnes et avec le monde recueilli aux trois stations de New York nous sommes arrivés à être 2000 d'après les gens du bateau. Nous avions de l'avance sur ce flot qui nous a permis de voir le spectacle pittoresque de l'embarquement. Il n'y a qu'une classe, par suite beaucoup de bigarrure, mais en somme tout ce monde se comporte convenablement et prend en patience les attentes qu'il faut subir aux entrées, sorties, guichets de billets et de bagages, restaurants, etc. Partout les dégagements sont insuffisants et les gens de service, débordés, vous refusent toute explication et vous referment les portes au nez. Quand on n'a rien à faire qu'à regarder, cela va bien. On peut même à 2000 personnes se placer à peu près où l'on veut et se promener partout.

Le trajet sur l'Hudson est des plus intéressants. On voit tout le mouvement du port de New York avec ses nombreux paquebots et ses bacs à vapeur transportant voitures et chevaux. Notre Bretagne est encore là et paraît toute petite auprès des géants de la Cie Cunard. Quand le port de commerce est dépassé, on longe un coteau disposé en promenade ( le Riverside Park) sur plusieurs milles. Mais on n'est jamais longtemps sans qu'une énorme baraque industrielle en tôles ou en planches ne vienne enlaidir le paysage. Jusque près d'Albany on voit des fabriques de ciment 20 fois.plus fumeuses que celle de Champagnole, ou de vastes hangars généralement peints en jaune qui servent à emmagasiner la glace de l'Hudson. Elle s'expédie dans le monde entier et notamment aux Indes anglaises où elle arrive après avoir traversé deux fois l'équateur. Peu d'Américains, au moins à table, boivent autre chose que de l'eau glacée.

L'Hudson est un bras de mer plutôt qu'un fleuve. Jusqu'à Albany (220 km) il a très peu de courant et rarement moins de 2 km de largeur. Les deux rives se voient bien. Celle de l'est est boisée et verte avec beaucoup de villas, la rive ouest est assez âpre avec une palissade rocheuse garnie de broussailles qui rappelle certains coteaux du Jura et de l'Auvergne. A certains moments, on voit se dresser en arrière des montagnes d'un millier de mètres, chargées de nuages sombres. Ce sont les Caskill Hills fréquentées par les New-Yorkais comme séjour d'été. Quelques grains de pluie mettent en déroute les gens qui occupent des places exposées, mais cela s'arrête assez vite. En beaucoup d'endroits, on voit les gamins du pays, plus ou moins dévêtus, se baigner dans la rivière et aux embarcadères. Ils se battent pour attraper les sous qu'on leur jette, d'aussi bon coeur que les petits nègres des pays chauds.

Le service sur le bateau est généralement fait par des nègres. Il y a à bord un orchestre qui n'arrête pas de jouer, des boutiques pour quantités de commerces et un vrai musée d'oeuvres d'art et de curiosités, entre autres les cloches du Clermont, bateau à vapeur lancé sur l'Hudson en 1864 par Robert Fulton et le premier qui ait fait un service régulier de voyageurs.

Naturellement je ne débarque pas à Albany sans un nouveau démêlé avec les contrôleurs du bateau qui me contestent encore mon billet. Rien de pénible comme ces discussions où je n'arrive presque jamais à comprendre les objections qu'on me fait. Et cela se renouvellera à la gare d'Albany, dans le train entre Albany et Clayton. M. de la Baume vient à mon aide quand il le peut.

Promenade avant dîner dans les rues d'Albany, ville confortablement et élégamment construite où l'on sent la capitale du plus riche Etat de l'Amérique. Le siège du gouvernement est un bel édifice dans le style Renaissance et les gens du pays sont très fiers des 50 millions qu'il a coûtés.

L'air est noirci par l'entrecroisement des fils téléphoniques qui, à New York, sont souterrains. Les promenades publiques sont belles avec des pelouses presque aussi bien tondues que celles d'Oxford.

Nous dînons pour un dollar dans un restaurant où la chère est abondante, mais le service véritablement sans gène. La plupart des garçons américains, quand ils daignent s'occuper du client, les traitent beaucoup moins bien que les Européens bien élevés ne traitent leurs inférieurs.

Après dîner nous entrons dans un cinéma où nous entendons de curieuses chansons populaires américaines exécutées par une demoiselle qui chante sans faire un mouvement saisissable autre que celui des lèvres. Le spectacle est intéressant aussi avec des transformations et des effets de féeries obtenus par des trucs bien difficiles à deviner. Il y a des histoires de gnomes et de magie dont la maison Pathé Frères a évidemment choisi le cadre dans la forêt de Fontainebleau. Mais malgré les ventilateurs, la chaleur est telle que nous ne pouvons tenir jusqu'au bout du spectacle. Une excellente boisson glacée préparée sous nos yeux au buffet de la gare nous remet un peu.

L'attente est longue. Enfin vers 11 heures nous prenons place dans un wagon Pullman que l'on doit attacher au train de Clayton. Cette première expérience d'un wagon-lit américain n'est pas désagréable. Le domestique nègre est obligeant. Par bonheur, personne au-dessus de moi ni en face, mais quand il y aura encombrement je prévois de rudes difficultés pour m'habiller et me déshabiller.

 

De Montréal, le 11 août 1910, Pierre Puiseux écrit à sa femme:

Une pluie d'orage qui nous retient à l'hôtel me donne occasion de continuer ma petite histoire, dénuée d'ailleurs de tout intérêt pour les personnes qui ne me portent pas un intérêt particulier. Il y en a heureusement quelques-unes dans ce cas.

 

Mercredi 10 août 1910

 

La nuit se passerait assez tranquillement n'étaient les tamponnements épouvantables que toutes les manoeuvres occasionnent. Les Américains n'attachent pas la moindre importance à ce détail et comme la grande dimension des couchettes est dans le sens de la marche du train, on ne risque pas trop d'être jeté dehors.

A 6 heures du matin, on se lève pour ne pas risquer de manquer le bateau. Il pleut à verse, mais à 7 h, au moment de descendre, les choses vont mieux quoique le ciel soit encore bas et sombre. Le train nous dépose sur le quai du fleuve Saint-Laurent déjà occupé par un bateau d'une autre Compagnie que celle que nous devons prendre et il faut surveiller nos bagages pour éviter qu'on ne les y embarque. Le vrai steamer, le Kingston, arrive bientôt après, guère moins grand que celui de l'Hudson; comme lui, il est à roues et à 4 étages, mais moins agréablement disposé. Les couchettes pour la nuit prennent beaucoup de places, il y en a bien 500, car le bateau fait un trajet de plusieurs jours sur les Grands Lacs. Il y a déjà pas mal de voyageurs encombrés de bagages. Instruits par l'expérience de la veille, nous installons nos chaises pliantes à la plate-forme d'arrière du 3° étage, le vent y est plus tolérable qu'à l'avant et on voit aussi bien.

Clayton est en face d'une partie de ce qu'on appelle les 1000 îles. Sur 60 km environ le St-Laurent est très large, presque sans courant, et il en surgit une quantité d'îles rocheuses de toutes dimensions. Les premiers explorateurs croyaient beaucoup dire en disant mille, mais on en a compté plus de 1700. Les unes affleurent à peine, les autres montent à 20 ou 30 mètres, portent des prairies, des bouquets d'arbres et il y a peu de choses à faire pour les convertir en parcs. Un bon nombre sont occupées par des villas de riches Américains, mais il y en plus encore à la disposition de qui veut les prendre et la jeunesse des environs vient y faire du camping sous des tentes et des baraques improvisées. Cette vie indépendante a, paraît-il, beaucoup de charme quand il ne pleut pas trop. Au passage des steamers ce sont des saluts, des clameurs, des mouchoirs agités, des pavillons hissés. Ces îles offrent beaucoup de jolis tableaux et les combinaisons de promenades en canot de l'une à l'autre sont infinies. Il y a plusieurs grands hôtels dans cette partie du St-Laurent et presque pas de ces établissements industriels qui gâtent l'Hudson. L'eau qui s'est reposée dans les Grands Lacs est aussi beaucoup plus belle, verte et transparente.

A Prescott, petite ville de la côte canadienne, on nous fait passer de notre bateau à roues sur un bateau à hélice, intitulé King of Rapids. Il faut en effet une hélice, une machine très forte et un bon pilote pour passer les rapides qui font l'intérêt de la journée. Tantôt le fleuve s'étale en bassins larges comme le lac de Genève, tantôt il se rétrécit beaucoup, tout en restant plus large que le Rhône et le Rhin, mais alors ce sont des bombements et des creux que l'on croirait à peine possibles et un tumulte de grosses vagues qui se choquent en tous sens, sans direction déterminée. Il y a des tournants où notre grand navire pivote par le seul effort des eaux dans un petit espace et où il faut arrêter la machine pour ne pas se jeter sur l'obstacle en face. Tout le monde pousse des exclamations, se précipite alternativement d'un côté à l'autre en culbutant les chaises pliantes. Par malheur notre pilote, un timide, évite le dernier rapide, le plus émouvant de tous, en se faisant écluser comme un vil chaland de charbon dans un canal latéral. Cela nous retarde beaucoup et le débarquement à Montréal dans un tumulte et un encombrement terribles est loin d'être aussi facile. Tous les dégagements prévus sont insuffisants en face du flot de promeneurs qui circule en ce moment. Nous avons eu la bonne idée, en embarquant sur le King of Rapids, de nous précipiter pour demander à déjeuner, sans cela nous aurions dû faire queue pendant un temps extravagant, comme il est arrivé à bien d'autres.

Nous finissons par trouver un employé du C.P.R. (Canadian Pacific Railway) qui nous embarque dans une voiture avec nos valises et promet de faire partir nos bagages que l'on n'a pas vus encore après une heure. On nous conduit à l'hôtel terminus du C.P.R. Grand luxe, installation luxueuse, cuisine savante, dans un bâtiment considérable qui simule plus ou moins un château-fort. Toute la soirée un orchestre de jeunes filles vêtues de blanc (piano, violons et violoncelles) joue des airs entraînants. C'est surtout joli à regarder. Il se trouve que cette gare, quoiqu'appartenant au C.P.R., n'est pas celle où nous devons partir. Il faudra encore ce soir transporter nos personnes et nos bagages à l'autre bout de la ville. Je vais à cette gare (Windsor Station) dans la soirée pour tâcher d'obtenir l'échange de mon billet Cook. Après des expériences plus ou moins heureuses de tramways et des négociations assez pénibles à divers guichets, je rapporte pour tout résultat une invitation à revenir demain. Il faut croire que le grand manitou indispensable à la confection de mon billet n'est pas là.

Sur les bateaux, dans les gares, dans les hôtels, partout on nous comble de brochures disant monts et merveilles du pays. Mais il faut dire que les bons Américains ont la louange un peu débordante quand il s'agit de leur pays. On nous convie par exemple à aller voir les ruines d'un pont neuf qui serait la merveille de l'art de l'ingénieur s'il avait pu tenir debout. Nous en avons vu deux sur le St-Laurent qui sont réellement remarquables, la pièce centrale longue d'au moins 60 m pivote sur son milieu pour donner passage aux grands steamers. Dommage qu'on ne puisse voir tout cela sans formalités, discussions et paperasseries.

 

Du train, le dimanche 14 août 1910 2

 

J'avais cru jusqu'à présent qu'il serait impraticable d'écrire avec les secousses du train. Il est très fatigant de rester debout quand on est en marche ; les arrêts sont rares et courts et c'est presque une nécessité d'en profiter pour se lever et marcher un peu. Cependant hier j'ai vu des dames courageuses user de l'encrier, unique je crois, de la Compagnie et j'entreprends de faire de même, car ce m'est une privation de ne pas correspondre avec toi d'une façon quelconque. Ne crois pas, à mes pattes de mouches, que je suis affligé d'un tremblement sénile ; mon état général est meilleur qu'à Paris, quoique j'aie interrompu l'aspirine.

 

Jeudi 11 Août

 

Le matin j'écris un peu et après avoir pris le premier déjeuner avec M. de la Baume, je m'embarque seul pour Windsor Station, deuxième gare de la C.P.R. J'y arrive après des expériences de tramway plus ou moins heureuses. La gare, comme celle de Place Viger, simule un château fort massif à l'extérieur. J'y fais de longues attentes devant cinq guichets différents. A la fin, j'obtiens un billet dépliant long au moins de 70 centimètres qui me paraît en règle et avec lequel j'espère avoir moins d'ennuis. Nouvelle et longue attente de trams qui s'obstinent à ne pas passer. Je rentre vers 11 heures à l'hôtel d'où nous repartons, M. de la Baume et moi, à la recherche d'un local pour changer nos plaques. Nous tombons sur un pharmacien photographe très obligeant qui, nous reconnaissant pour Français, met à notre disposition gratis sa cave éclairée d'une lumière rouge, peut-être un peu vive. Nous rentrons à l'hôtel pour le lunch, M. de la Baume trotte comme un lapin sous une chaleur orageuse très lourde qui réduit en moins de rien mes chemises blanches à l'état de pâte. Les cataractes du ciel s'ouvrent comme nous finissons de manger (service lent et cérémonieux), et il n'y a pas à songer à sortir avant 3 h. M. de la Baume, qui craint de n'avoir pas assez vu Montréal, parle de remettre le départ au lendemain. Cela me sourit assez peu, car courir les tramways et les ascenseurs par cette température n'est pas mon exercice préféré.

Enfin, la pluie cesse et nous pouvons faire un tour dans la ville. Montréal est très animé, comme New York, mais les tramways y sévissent beaucoup moins, beaucoup de rues sont larges et plantées d'arbres, les maisons de dimensions raisonnables et souvent précédées, du côté de la rue, d'un jardinet. La plupart ne doivent abriter qu'un ménage et ont quelques petites recherches d'élégance extérieure, rideaux et fleurs aux fenêtres, les gens n'ont pas l'air trop affairés ou obsédés. En somme l'aspect est gai et il me semble que je m'habituerais facilement à vivre là. La rue Sainte-Catherine que nous suivons est toute remplie d'arcs de triomphe et de piédestaux en bois. Ce sont les préparatifs qu'on fait pour recevoir Mgr Vanutelli, légat du pape, attendu prochainement pour le Congrès Eucharistique.

Un funiculaire fort raide rappelant ceux de Caux et de Brogenstoc nous mène au Royal Park qui est l'une des plus belles promenades qu'on puisse voir. C'est un morceau de forêt couvrant un plateau qui domine la ville de 206 mètres. La végétation est luxuriante avec beaux arbres, dessous de fougères et de framboisiers, et la vue est très étendue dans plusieurs directions sur la ville, le cours du St-Laurent et les Monts Adirondocks couverts de forêts. Un tram nous ramène dans la ville que nous traversons dans une autre direction. Les rues commerçantes ont de grands magasins, notamment de fourrures pour lesquelles Montréal est un des principaux centres. Nous visitons aussi Dominio Square, belle promenade où un monument rappelle la participation des Canadiens à la Guerre Sud-Africaine, et la cathédrale Saint-Jacques, reproduction assez réussie de Saint-Pierre de Rome. On y voit des tableaux intéressants représentant les épisodes de l'évangélisation des Indiens par les missionnaires français au XVII° siècle.

Montréal a beaucoup d'autres églises, les unes catholiques, d'autres protestantes, où l'on sent une émulation salutaire de richesse et de bonne tenue.

Nous rentrons à l'hôtel faire nos malles, car M. de la Baume, content de ce qu'il a vu, se décide à partir ce soir avec moi. Nous dînons encore aux sons de l'orchestre. Il y a pas mal à voir dans l'hôtel : aux murs de superbes photographies des Montagnes Rocheuses ; dans une grande vitrine un musée indien, armes, costumes, objets de ménage. J'observe avec compassion la demoiselle du téléphone qui passe sa vie le nez dans une trompe, les oreilles prises dans un casque et souvent en plus pianotant sur une machine à écrire.

Nous avons pris d'avance des suppléments pour wagons Pullman, M. de la Baume jusqu'à Winnipeg, moi jusqu'à Glacier House (quatre nuits de suite) et à peu près 80 frs à payer. Les Américains sont très fiers de ces wagons Pullman qui se transforment en une quadruple rangée de couchettes avec couloir au milieu. On se déshabille dans sa boîte derrière un rideau ; pour moi l'opération dans cet étroit espace est si laborieuse que je suis obligé de la faire en plusieurs fois avec des repos intermédiaires. Quand on n'est pas très agile et qu'on n'a obtenu comme moi qu'une couchette supérieure, il faut pour s'en sortir appeler le domestique nègre avec son échelle. J'ai soin de me concilier ses bonnes grâces par un pourboire préalable. Il m'indique à l'arrière du train le wagon d'observation avec plate-forme d'où la vue est libre. C'est un refuge précieux pour les moments où l'on fait et défait les lits et où il ne reste dans le Pullman qu'un couloir et un cabinet de toilette toujours encombrés.

A l'avant est un wagon-restaurant dont on ne peut guère faire autrement que d'user quoiqu'il soit fort cher. Les arrêts aux stations sont rares et courts et le train part toujours sans avertissement.

Une fois le train en marche nous obtenons avec peine du conducteur, jusque-là toujours débordé, l'indication de nos boîtes. Nous ne tardons guère à nous y insinuer. Nous avons pour voisines quatre religieuses qui ont obtenu sans doute par économie de partager deux par deux la même couchette. Dans ces conditions, on comprend qu'elles s'y attardent peu le matin. On manque surtout de place pour mettre ses habits et il faut des ruses savantes pour ne pas perdre le contenu de ses poches. Jamais on n'ouvre les fenêtres, mais elles sont remplacées en partie par des toiles métalliques à mailles fines qui arrêtent les moustiques et le plus gros de la poussière. Avec cela l'aération est suffisante le jour et même un peu vive la nuit. Les gens qui ne se résignent pas aux courants d'air ne doivent pas voyager dans ce pays. Notre train, tout en gros wagons à bagages montés sur 12 roues chacun a au moins 225 mètres de longueur. C'est un voyage fatigant que d'aller d'un bout à l'autre avec les cahots violents, les obstacles à tourner dans les couloirs étroits, les lourdes portes à ressorts à ouvrir ou à fermer. Chaque wagon est décoré d'un nom de fantaisie. On trouve cela plus facile à retenir que des numéros : le nôtre s'appelle - j'ignore entièrement pourquoi - Flesherton...

 

En chemin de fer, le 14 août 1910.

Toujours roulant à travers les plaines, je t'envoie quelques notes sur mes deux dernières journées:

 

Vendredi 12 août

 

Au matin, je m'extrais de ma boîte où je me suis habillé tant bien que mal et je vais au cabinet de toilette des gentlemen, devançant l'encombrement. J'ai toute latitude aussi pour m'installer sur la plate-forme d'arrière du train. On y est bien pour l'air et pour la vue, quoiqu'à certains moments la fumée et la poussière deviennent gênantes. M. de la Baume vient m'y rejoindre jusqu'au moment où le garçon de restaurant passe en disant : "First call for breakfast", quelque temps après ce sera "last call". Les repas ne peuvent en effet être pris qu'entre certaines heures. Les casquettes de voyage, tolérées ailleurs, doivent y être ôtées.

En général nous cultivons les fauteuils du wagon d'observation à larges fenêtres ou les pliants de la plate-forme. Mais comme ces places sont peu nombreuses, on ne peut pas y apporter sa valise ni y étaler les nombreux documents de M. de la Baume. Aussi nous revenons de temps en temps au wagon Pullman où est notre réserve et où l'on a plus de place dans le jour qu'au wagon d'observation. Celui-ci a une petite bibliothèque formée de journaux illustrés américains et d'ouvrages de géographie et de statistique. Aux stations notables, il passe un vendeur de journaux, mais ces feuilles ne parlent pas plus de la France que du canton de Thurgovic. Les démêlés de l'Espagne et du Saint-Siège paraissent être, hors de l'Amérique, la seule chose dont on s'inquiète.

Dans la nuit nous avons passé Ottawa, capitale politique du Canada, quoique bien moins grande ville que Montréal. Au matin nous sommes à Mattawa, petite ville assez pittoresque sur la rivière Ottawa. Sur cette rivière que nous longeons encore une heure ou deux on voit des bois flottés en quantité. Toute la journée, le caractère du pays reste exactement le même, sol rocheux et bosselé avec une quantité incroyable de lacs, bois de conifères (des pins weymouth je crois) tous petits et tous grillés quand ils sont à proximité de la voie. Le sous-bois est frais et broussailleux avec quantités de fleurs roses (lauriers de St-Antoine), pas de gibier, pas d'oiseaux, pas de routes, pas de cultures, pas de maisons ; de temps en temps seulement un faible essai de défrichement par le feu. C'est un pays qui semble n'avoir d'intérêt que pour les pêcheurs et les chasseurs. C'est seulement près de Winnipeg, à 2000 km de Montréal, que commencent les plaines cultivées. M. de la Baume tient à s'arrêter à Winnipeg pour visiter une des exploitations agricoles où il a des intérêts. Il viendra me rejoindre à Glacier House le plus tôt qu'il pourra et en tout cas avant le 19.

Un seul arrêt un peu notable à North Bay, bifurcation de voies ferrées où je mets mes lettres à la poste. Il y a là un lac plus grand que les autres, de la dimension d'un lac suisse (le lac Nipissing) ; mais les montagnes manquent. Ces nappes d'eau encadrées de petits rochers et de petits arbres ont beaucoup de jolis coins, surtout au coucher du soleil. Mais quand cela dure une journée entière, on se prend à désirer autre chose.

 

Samedi 13 août 1910

 

De bon matin nous passons à Port-Arthur et à Fort-Williams, deux localités sur les bords du Lac Supérieur où viennent s'embarquer les grains des plaines de l'Est. Aussi y voit-on beaucoup de voies, beaucoup de wagons, pas mal des steamers et des élévateurs, magasins à blé gigantesques et parfaitement taillés sans une fenêtre. Le Lac Supérieur a beaucoup d'îles boisées qui limitent la vue. Par endroits cependant, on voit sa nappe tranquille s'étendre jusqu'à l'horizon. Nous recueillons à Fort Williams un certain nombre de voyageurs venus des Etats-Unis par la voie des Grands Lacs.

Le caractère du pays redevient exactement le même que la veille et cela pour toute la journée. Et cependant, nous parcourons presque sans arrêt nos 35 km à l'heure. La nuit on ralentit un peu, ce qui est sage, car la voie est unique et presque sans clôture. De temps à autre, nous attendons un train en sens inverse ou nous le faisons attendre sur une voie d'évitement.

Un des nombreux lacs que nous côtoyons dans l'après-midi, par une chaleur fatigante (le Lake in the Woods), a la prétention d'avoir 10 000 îles. Si cela est vrai, le Saint-Laurent ne peut évidemment que se noyer de désespoir.

La nuit vient sans que le pays ait cessé d'être désert. Mais à Winnipeg où nous arrivons à 9 h 1/2, la gare a tout à fait des airs de grande ville. Il y a foule, notre train est pris d'assaut et mon brave nègre m'informe qu'il ne pourra pas cette nuit, comme il l'avait fait la nuit dernière, m'assurer une couchette d'en bas au lieu d'une couchette d'en haut qui est portée sur mon billet. Un nouveau pourboire le rendra peut-être plus ingénieux.

Je dis adieu, pour peu de temps j'espère, à M. de la Baume et je me livre pour gagner mon repos à la gymnastique quotidienne obligatoire, mais pas gratuite.

 

Glacier House le mardi 16 août 1910

 

Tout vous est servi en Amérique par grosses tranches : après deux jours de bois et de lacs, j'ai eu le 14 une journée entière de plaines parfaitement uniformes, sans arbres, jadis prairies ou savanes, aujourd'hui terres à blé ou terrains d'élevage. Les maisons sont excessivement rares ; par ici par là une rivière qui se traîne paresseusement ou un enclos en fil de fer où errent des chevaux et des boeufs que personne ne surveille. En fait de maisons, ce sont plutôt des baraques ; les plus importantes sont constituées par des wagons à marchandises qui ont fini de rouler. Mais en réalité ce pays est riche : on voit aux gares quantités de machines agricoles et Winnipeg a la prétention d'être le plus grand entrepôt de blé du monde. On voit aussi près des stations de gigantesques magasins à blé dès qu'on a fait un kilomètre ou deux on ne voit plus qu'eux dans l'immensité nue et ils restent visibles comme des phares à des distances surprenantes.

Dans l'après-midi, le terrain commence à devenir ondulé et l'eau, quand par hasard il y en a, arrive à savoir de quel côté couler. En général, les moissons sont faites et le sol reste jaune et nu, avec une herbe rare dont il faut que les bestiaux s'arrangent. Je tâche d'écrire malgré les secousses du train, mais si tu as reçu ce griffonnage tu as dû t'apercevoir que ce n'était pas chose facile.

Après quelques heures de chaleur lourde, le ciel devient noir et un orage violent éclate avec éclairs de tous côtés et coups de tonnerre déchirants qui font sursauter les dames. Le train continue à rouler imperturbable. Le soir nous sommes à Hat, localité importante pour un pays aussi clairsemé. On y voit en tout cas beaucoup de wagons. Je mets à la poste mon essai de lettre.

Les revues canadiennes qui composent la bibliothèque et que nous avons tout le loisir de lire sont lyriques au sujet de l'avenir du pays et de la splendeur de ses montagnes. Mais il y a là-dedans un peu de réclame commerciale ; on en a fait tant que certaines personnes, passant en chemin de fer devant les glaciers des Selkinks, ne veulent pas les croire réels et pensent que ce sont des toiles de décor posées là par la C.P.R.

 

Lundi 15 août 1910

 

Au petit jour, nous passons Barnff qui est l'entrée des Montagnes Rocheuses et du Parc National Canadien (concurrence au Yellowstone Park). Le caractère du paysage a totalement changé. Ce sont des pentes très vertes, les conifères reparaissent (mais toujours petits) ; au-dessus, des montagnes chargées de neige fraîche et perdant leurs cimes dans le brouillard. Mais parfois aussi on voit une coulée de vieille neige ou même une langue de glacier. Dans la journée le temps s'améliore et les montagnes déploient leurs formes qui sont hardies et curieuses. De bonne heure, je m'étais installé sur la plate-forme d'arrière pour essayer de photographier, mais il n'y a en réalité que deux places où l'on puisse le faire sans être gêné par les têtes de ses voisins et les dames américaines ont bientôt fait de vous faire comprendre à coups de coudes ou en s'asseyant sur vous qu'il convient de les leur laisser. C'est comme cela qu'on procède par ici et jamais personne ne se fâche.

La rivière, un beau torrent clair, coule à pleins bords, mais sans violence. Elle n'est pas encombrée de blocs comme il arrive toujours à pareille hauteur dans les Alpes. La vallée monte régulièrement, sans exiger de travaux d'art jusqu'au Great Divide, point de partage des eaux entre l'Océan Glacial et l'Océan Pacifique. La descente vers l'ouest est beaucoup plus rapide : la voie est obligée de serpenter et de s'engager dans des tunnels en hélice comme au Saint-Gothard. Les tunnels sont de construction récente ; ils ont remplacé des rampes où l'on était obligé d'atteler jusqu'à 4 locomotives au même train pour n'avancer qu'avec beaucoup de peine. Une gorge étroite où le chemin de fer dispute la place au torrent rappelle un peu le trajet de la Viège de Zermatt. Mais aucun fleuve dans les pays de montagne que j'ai pu voir n'est aussi large et aussi puissant que le fleuve Columbia que nous devons ensuite longer puis traverser. Il y a quelques élargissements de la vallée qui sont défrichés, mais pas de centre de population notable. Presque tout est occupé cette fois par des forêts de résineux qui prennent de belles proportions et qu'on laisse périr sur pied dès qu'ils ne sont plus près du chemin de fer ou du fleuve. Plus on va vers l'ouest, plus la végétation est abondante par suite de l'humidité croissante. La chaîne de Selkirks que nous allons traverser reçoit jusqu'à 16 mètres de neige par an. Chaque fois qu'il y a une pente un peu rapide à traverser, la voie est abritée des avalanches par une sorte de tunnel en forte charpente.

Nos deux locomotives nous remorquent avec effort jusqu'à la crête des Selkirks (Rogers Pass à peu près 3000 m) où nous trouvons un beau soleil et des vues de glaciers dans deux directions. Les sommets de 3200 m ici sont aussi chargés de neige que les sommets de 4000 m en Suisse. Le paysage est encore plus beau à Glacier House où nous arrivons à 1 heure. Un grand glacier, presque large comme celui de Fée, s'y encadre admirablement dans les sapins. Je descends ici et constate avec satisfaction que mes bagages m'ont suivi. Le conducteur m'a rendu mon billet circulaire qui m'avait été pris contre reçu à Montréal. Je n'étais pas tout à fait rassuré à ce sujet, le conducteur ayant changé deux fois en route.

Mais mes quatre religieuses et mon brave nègre m'ont suivi jusqu'ici et l'on se fait des adieux cordiaux.

Je tâcherai de te donner demain une petite description de Glacier House et de ses abords. Je ne partirai pas sans en avoir vu quelque chose, car la soirée d'hier a été fort belle.

 

Mardi 16 août 1910

 

Comme je te le disais hier, je me suis installé sans difficulté dans cet hôtel du C.P.R. qui est en même temps station et qui comprend en outre plusieurs annexes dans le genre chalet. J'ai un assez long chemin à faire pour prendre mes repas, mais la plus grande partie à l'abri sous des galeries. Du reste, depuis que je suis ici, il est tombé quelques gouttes. Le reste du temps, on a eu des alternatives de nuages et de soleil qui ajoutaient plutôt à la beauté du paysage.

Les trains s'arrêtent ici vers l'heure du lunch dans les deux sens et l'on voit se produire dans la salle à manger une grande affluence, comme au Montenvers ou au Glacier du Rhône. La carte postale que j'envoie à Madeleine pourra donner une idée de la situation. L'hôtel et ses annexes occupent une clairière dans une grande forêt de sapins encadrée par de hautes cimes neigeuses. La voie décrit pour passer ici un grand lacet, presque une boucle, et l'on entend souvent le mugissement des trains qui montent et qui descendent.

Il y a aussi un jardin où jouent des écureuils et des marmottes apprivoisés, un chalet où l'on vend des photos et des curiosités du pays, une tente servant d'écurie pour les chevaux de selle. On a tracé en effet d'assez bons sentiers dans les montagnes environnantes et plusieurs belles excursions peuvent se faire à cheval. J'ai même vu tout à l'heure un alpiniste complètement équipé avec un gros sac, corde et piolet en travers, qui revenait ainsi au trot de son bidet. D'autres restaient à pied, fagotés ni mieux ni moins bien que leurs confrères d'Europe.

Ce pays a décidément la réputation que lui font les Américains. C'est aussi joli que n'importe quelle vallée suisse, mais différent. Dans aucune partie des Alpes, je n'ai vu de sous-bois aussi frais et aussi luxuriants avec une abondance de plantes à larges feuilles luisantes et découpées, qui rappellent les tropiques, quoique nous en soyons encore loin. Dans les environs de l'hôtel, on peut manger en abondance un cassis, sauvage bien sûr, et agréable au goût. Les glaciers sont nombreux, nichés partout, bien blancs et remarquablement exempts de pierres et de moraines. La sécheresse ne paraît pas avoir sévi du tout ici. Les torrents sont clairs et abondants ; ce qui manquerait plutôt, ce sont les grands pics, les plus hauts sommets n'étant guère que des dentelures peu marquées à l'origine des glaciers ; mais des vallées on n'en aperçoit peu car, entre les glaciers, s'avancent des promontoires escarpés, moins hauts en réalité, mais faisant très bonne figure. Il est facile de trouver ici des grimpades casse-cou si on le désire.

Arrivé ici, je commence par luncher ; j'observe les types variés des Américains de l'est et de l'ouest, ceux-ci plus animés, plus sociables et se rapprochant de nos méridionaux. Mais toujours infiniment peu de mentons barbus, je finis par me faire l'effet d'un phénomène.

Je m'installe un peu dans ma chambre complétée par un grand cabinet noir à porte-manteaux. Je déballe mes effets pour me rendre compte de mes ressources, je prépare un paquet de linge à blanchir, ce qui devient nécessaire, car je n'ai pu encore trouver une combinaison de boutons pour utiliser les chemises sans col (j'y ai réussi, je crois, aujourd'hui). Je m'adresse pour cet objet à la dame du bureau qui me renvoie à la femme de chambre qui me dit de laisser simplement mon paquet sur ma malle. Ce sont les Chinois qui font ici cette besogne inférieure et un gentleman de mon importance ne peut déroger jusqu'à traiter avec eux. Je joins une note pour le mystérieux Chinois qui se chargera aussi de cirer mes souliers. Ma note est en anglais naturellement, je n'ai plus l'occasion de placer ou d'entendre un mot de français depuis que M. de la Baume m'a quitté.

En amont de l'hôtel se réunissent deux torrents venant, celui de gauche du glacier d'lllcillevaet (ce doit être un nom indien, on l'appelle plus généralement Grand Glacier), l'autre du glacier d'Ashulka qui est plus éloigné et pas visible de l'hôtel. Je prends cette dernière direction qui promet plus d'imprévu. Cette vallée est en effet variée et charmante avec un bon sentier toujours dans le bois à proximité du torrent, avec des clairières et des échappées sur les montagnes neigeuses. J'use ma douzième plaque avant d'être au fond de la vallée et là je constate que ce fond est encore très beau et mériterait d'être enregistré. Peut-être reviendrai-je là avec M. de la Baume.

A peu de distance de l'hôtel, une dame solitaire à qui l'on a conté sans doute des histoires de bandits et de serpents vient se mettre sous ma protection et demande à m'accompagner. Mais nous rencontrons à plusieurs reprises des groupes de promeneurs ; voyant cela elle se rassure et reprend son indépendance.

Le soir je fais pour la première fois un chargement et déchargement de plaques dans l'obscurité complète. J'y arrive avec bien de la peine et encore il faut se résoudre à perdre la dernière plaque qui s'est placée de travers dans le magasin et que je ne puis sortir sans l'exposer à la lumière. Je suis si fatigué de ces nombreux essais qu'il ne me reste plus qu'à me coucher.

J'ai trouvé ici un logement très confortable. L'hôtel se compose de trois longs bâtiments à la suite l'un de l'autre, mais à des niveaux différents. Tous trois sont dans le genre chalet avec galeries extérieures et abondance de rocking-chairs et de bow-windows. Partout on a la vue de la forêt ou des glaciers. Il y a une tour avec un escalier en spirale du haut de laquelle le coup d'oeil est plus complet.

La salle à manger est à l'extrémité près de la voie. Le service y est américain, c'est-à-dire par petites tables. On fait son choix sur une longue liste et le garçon vous apporte à la fois une collection de petits plats dans lesquels vous vous débrouillez. Je tâche de faire comme tout le monde, mais il y a des choses auxquelles je me mettrais difficilement, comme de ronger à même, en place de pain, dans un épi de maïs blanchi. Les gens les plus sélects le font, mais il y a sans doute des nuances à saisir.

 

Mardi 16 août 1910

 

Le matin je vais au glacier d'lllecillevaët qu'il est plus simple d'appeler Grand Glacier comme le fait à peu près tout le monde je crois. Il est très large, très blanc, très crevassé et sa ligne blanche supérieure se détache admirablement sur le ciel bleu. Il fait irrésistiblement sortir de leurs étuis tous les appareils photographiques au moment de l'arrivée des trains. On ne voit pas les pics qui le dominent et on monterait plus haut que l'on ne verrait guère plus. C'est l'écoulement d'une énorme calotte de névé qui s'écoule ainsi de deux autres directions par des glaciers tout aussi considérables, mais moins accessibles du chemin de fer. Celui-ci n'est qu'à une heure de Glacier House. La moitié du chemin se fait dans la forêt ; je crois décidément que les conifères si hauts et si droits sont des séquoias. Il y a un écriteau pour recommander des précautions contre les incendies, un autre pour avertir qu'un enchevêtrement de troncs énormes qu'on voit abattus a été causé par le vent d'une avalanche, un troisième pour indiquer la limite qu'atteignait la glace en 1887. Elle a reculé d'une centaine de mètres depuis. La dernière partie se fait sur d'anciennes moraines abandonnées, mais le sentier est très bien tracé et praticable pour les chevaux jusqu'à la glace. J'y retrouve ma dame solitaire d'hier. La pente du glacier est trop forte pour la promenade ; en remontant un peu sur les pierres le long de la rive droite je trouve une brisure qui permet de prendre facilement pied sur la glace, mais pas d'aller plus loin sans crampon ni piolet. Cela fournit aussi des premiers plans pour la photographie des pics voisins. En revenant je me détourne pour explorer un autre sentier désigné lui aussi par un écriteau, mais qualifié de sentier de piétons. Effectivement, il monte par lacets très raides dans une forêt épaisse. A près quelque temps, ne voyant pas la forêt s'éclaircir, j'abandonne cet exercice chaud et fatigant. Avec plus de persévérance, on arriverait sur l'arête entre le Grand Glacier et celui de l'Ashulka et l'on jouirait certainement d'une vue superbe.

Après le lunch, à 1 h 35 je repars à pas tranquilles dans la direction opposée (pentes regardant le nord). Le chemin est bon, mais raide à travers une forêt encore plus belle que toutes celles que j'ai déjà vues. Quantité incroyable d'énormes troncs fracassés, couchés, envahis par les framboisiers. C'est surtout pittoresque quand ils forment des ponts au-dessus des ravins. On ne trouverait pas, je crois, dans toute la France une forêt aussi plantureuse ni aussi complètement livrée à elle-même. Après une heure de montée, on arrive à un promontoire qui domine un confluent de vallées. Il y a là côte à côte un belvédère avec des bancs disposés et un petit lac où se reflètent admirablement les arbres géants et les cimes neigeuses.

 

Mercredi 17 août 1910

 

J'espère voir arriver aujourd'hui M. de la Baume. C'est fatigant, même dans un pays qui a tout ce qu'il faut pour me séduire, de n'avoir personne avec qui échanger des impressions. Les conversations avec Américains finissent toujours trop vite, car ils n'ont pas la patience d'insister quand ils voient que je ne les comprends pas. Comme les descentes raides me tirent sur les genoux au point que je crains d'y casser le fidèle parapluie qui me tient lieu d'alpenstock, je prends un chemin de vallée dans la direction où les eaux s'écoulent vers l'Océan Pacifique. Le sentier est bon quoiqu'un peu marécageux. Il abrège naturellement sur les lacets et les boucles de chemin de fer. On traverse de très belles forêts avec abondance de framboises et de cassis sauvages dont on peut se régaler. Dans les éclaircies, les arbres, le torrent, les montagnes neigeuses forment des tableaux achevés et il faut de la sagesse pour ne pas user les plaques trop vite. Je vais ainsi à 7 kilomètres environ de Glacier House jusqu'à un pont de chemin de fer et je reviens à petits pas par la chaleur. On entend parfois des sifflements stridents dont je cherche en vain les auteurs, marmottes ou merles. On pourrait aussi supposer que ce sont des brigands qui s'appellent. Les détrousseurs auraient, ce me semble, beau jeu dans un pays où l'on ne voit jamais de gendarmes et où les visiteurs, très loin des grandes villes, ont le portefeuille généralement bien garni.

Rentré à l'hôtel à midi, je trouve une dépêche de M. de la Baume qui m'informe qu'il n'arrive plus que le lendemain matin à 4 h. Je retiens une chambre pour lui comme il me le demande. D'après cela, il semble bien certain qu'il ne se souciera pas d'entreprendre une vraie ascension. Cela vaut mieux ainsi, car une petite marche de 8 h me mène déjà presque au bout de mes forces.

 

Glacier House, le jeudi 18 août 1910

 

Je commence aujourd'hui mon bulletin plus tôt, étant retenu au logis par une matinée superbe dans l'obligation d'attendre M. de la Baume.

Hier, 17 août, après le lunch, je suis reparti pour la vallée d'Ashulka où j'étais allé le premier jour d'où j'étais revenu avec un regret ayant usé toutes mes plaques avant d'être arrivé au fond qui est très beau. Je suis en effet allé un peu plus loin (2 h à peu près de l'hôtel) et j'ai trouvé, en plus des merveilleux paysages du premier jour, un tableau curieux : un amoncellement de troncs d'arbres précipités dans le lit du torrent, pêle-mêle avec des blocs de neige. On a pratiqué au travers un passage pour les chevaux, car cette promenade est très fréquentée et les cavalcades animent souvent le paysage. Le guide lui-même est à cheval avec un costume romantique de cow-boy mexicain et excite les montures de la voix. Tout le temps il saute de sa bête ou y remonte avec une agilité surprenante pour aller rendre de petits services aux dames.

Les pins qui étaient éblouissants de neige fraîche à mon arrivée sont devenus noirs par ces deux jours de chaleur, mais les glaciers se défendent bien. Il y en a deux qui viennent se réunir au fond de la vallée d'Ashulka et qui étalent de belles cascades de séracs. L'accès en est très facile, on passe des gazons à la neige presque sans pierres. Ce pays est idéal pour ceux qui veulent voir de !a grande montagne sans se donner de peine. Je suis de ceux-là, un peu par force. J'ai reculé jusqu'ici devant la difficulté de mettre mes souliers de montagne et je doute même que je puisse en venir à bout. Il me semble du reste que les plus beaux paysages de ces montagnes doivent être à mi-côte et que les hauteurs auraient à souffrir de la comparaison avec les pics suisses. Je ne serai cependant pas venu sans avoir mis le pied et sur la glace et sur la neige.

Il y a sur la porte de mon annexe un plan en relief bien fait, sur lequel je trouve les noms des points intéressants. Le soir après le coucher du soleil le Mont Sir Donald se colore en rouge puis en violet. Le tableau affiché à la station indique tous les trains comme ayant des retards de deux à trois heures. D'après cela, je suppose que M. de la Baume n'arrivera pas avant 4 h. Je me lève effectivement vers 4 h pour le recevoir au débarcadère, mais je ne vois arriver qu'un train de marchandises et après une assez longue attente rien autre chose. Vers 8 h on me confirme cependant au bureau de l'hôtel que M. de la Baume est arrivé et à 8 h 1/2 je le trouve dans sa chambre en train de se raser. On l'a persuadé à Winnipeg qu'il était indispensable de s'arrêter à Banff, mais il n'a pas été émerveillé du site et trouve Glacier House bien supérieur.

A 9 h 1/2 nous partons en promenade par un sentier que je n'ai pas encore pris. Il grimpe en lacets dans une belle forêt jusqu'à un kiosque que l'on voit de l'hôtel à 400 m au-dessus et qui est à la tête d'une série de cascades. Jolie vue, mais la montée est chaude et la descente aussi, un chien setter nous accompagne bénévolement et tombe en arrêt devant tous les arbres où il flaire des écureuils. Nous réussissons à en voir un ou deux.

 

A bord de la Princesse Charlotte, samedi 20 août 1910

Je profite pour t'écrire d'une traversée entre Vancouver et Victoria sur l'Océan Pacifique. La trépidation du bateau est pour cela un peu gênante, mais moins que les secousses du train. L'Océan Pacifique mérite son nom et ne nous ballotte pas du tout. Il est vrai que nous naviguons entre les îles, mais toute terre est perdue de vue à cause de la brume. C'est dommage, car par un temps clair nous devrions avoir un bel entourage de montagnes.

Reprenons maintenant un peu plus haut pour que tu aies l'emploi complet de mon temps:

 

Jeudi 18 août 1910

 

La promenade du matin dans des chemins raides (aux cascades et à la base de Laglès Peak) nous a un peu cassé les jambes et la chaleur est très forte au milieu du jour. Aussi je renonce à mener M. de la Baume à MarionsLake où la montée est raide aussi. Les autres sentiers désignés par les écriteaux et que je n'ai reconnus que jusqu'à une faible distance présentent le même inconvénient. Restent The Loop et Asulkand Valley que j'ai déjà vus, mais que j'aurai plaisir à montrer à M. de la Baume, plus ingambe que moi et prêt à tout ce que l'on veut. C'est Asulkand qui l'emporte car on n'est pas sûr du temps pour demain et il faut au moins avoir touché un glacier. Nous partons un peu après 2 heures. M. de la Baume admire beaucoup comme moi le confluent des torrents, l'épaisse forêt avec ses arbres géants qui se délabrent sur pied, les éclaircies où des pics aigus, dressés bien haut dans le ciel, s'encadrent dans les feuillages. Après une assez forte montée, la vallée s'élargit et l'on voit de tous côtés des cascades qui descendent des glaciers. Mais il n'y a pas de pâturages là où l'on s'attendrait à en trouver dans les Alpes. Les broussailles règnent partout jusqu'aux éboulis et aux neiges. Le temps est superbe, un peu trop chaud seulement et les arêtes blanches se détachent très délicatement sur le ciel d'un bleu pâle. Un sentier toujours bien tracé, mais rude vers les deux glaciers, comme la Gletscheralp de Fée. Mais les arbres sont ici encore abondants et vigoureux comme on ne les voit plus en Suisse si près de la limite des neiges. On a déjà utilisé la place pour camper comme le montre une halte construite en troncs d'arbres. Nous allons toucher la glace, mais sans nous y embarquer n'étant pas équipés pour cela. Il faudrait d'ailleurs monter bien plus pour voir quelque chose de vraiment nouveau. Il y a au-dessus une rangée de séracs qui sont d'un joli effet, sans valoir ceux du Mont Blanc ou de la Jungfrau.

Pendant la halte que nous nous accordons, nous entendons à plusieurs reprises siffler des marmottes au grand étonnement de M. de la Baume pour qui cette musique est nouvelle. En descendant, nous voyons un de ces animaux perché sur un rocher il se laisse approcher sans montrer aucune frayeur jusqu'à 5 mètres de distance et évolue même avec une sorte de coquetterie. Nous aurions pu parfaitement le photographier si nous n'avions pas déjà usé nos plaques. M. de la Baume essaie même d'aller caresser l'animal, mais cette fois il saute et disparaît dans un trou. Les marmottes ici sont grises mouchetées de noir et pas brunes comme dans les Alpes. Elles ont une queue assez longue et fournie presque comme des écureuils. Le soir, le Mont Sir Donald prend de belles colorations roses et violettes. Nous voyons rentrer plusieurs alpinistes avec leurs guides suisses.

 

Vendredi 19 août 1910

 

Temps très beau, mais brumeux dès le matin. J'ai de fortes courbatures des sept heures de marche de la veille. Nous donnons la préférence à la promenade de Loop, boucle du chemin de fer qui se replie curieusement sur lui-même pour racheter le pente dans la vallée de l'lllcillevaët River. Beau trajet de forêt, avec échappées sur les torrents et les pics mais ceux-ci sont moins beaux que l'autre jour à cause de la brume. Un beau chien setter qui nous a déjà accompagnés à la promenade des cascades s'attache de nouveau à notre fortune, nous témoigne beaucoup d'amitié et nous signale toutes les pièces de gibier près desquelles nous passons. Mais sauf deux ou trois écureuils ou petits oiseaux, nous ne voyons rien et le brave setter doit avoir une pauvre idée de nos talents de chasseurs. Retour un peu pénible à cause de la grande chaleur. Que trouverons-nous donc en descendant d'une quinzaine de degrés vers l'équateur?

Le moment est venu de quitter Glacier House. On déjeune, on règle, et on monte dans le Pullman assez encombré qui nous emmène bientôt à toute vapeur à travers les gorges boisées. L'une d'elle (Albert Canyon) a été trouvée assez remarquable pour motiver un arrêt du train et l'établissement d'un belvédère, mais on ne s'y arrêterait pas. Jusqu'au soir, nous roulons presque sans arrêt à travers une contrée presque toujours déserte, couverte de grandes forêts, mais celles-ci sont terriblement ravagées par les incendies et les avalanches, et les plus beaux arbres ne sont que des ruines. Il en reste cependant assez pour former de grands amoncellements dans les torrents et sur les lacs. C'est presque la seule industrie du pays, peu de colons osent affronter le gros travail du défrichement.

Cette lettre est sans doute la dernière que je t'écris du territoire anglais. Nous rentrons ce soir dans les Etats-Unis.

 

 

Seattle, le jeudi 25 août 1910

Je vois avec satisfaction se rapprocher San Francisco où je compte trouver de vos nouvelles. Ce n'est plus qu'une affaire de trente-sept heures de chemin de fer, une misère dans ce pays-ci.

 

Samedi 20 août

 

La nuit a apporté un peu de fraîcheur après la chaude journée d'hier, il semble qu'on sente déjà l'approche de la mer. Je m'extrais à demi habillé de ma cage roulante et après ablutions au cabinet de toilette commun où je devance généralement les concurrents, je vais m'installer sur la plate-forme d'arrière. Le caractère du pays est toujours le même. On longe le fleuve Fraser qui de temps en temps s'élargit en lacs. Toujours ils sont encaissés entre de hautes montagnes boisées, avec une végétation abondante comme celle des lacs italiens, plus variée même, ce qui indique un climat doux et plutôt humide. Mais les villages et les hôtels manquent. Il y a bien des espaces nettoyés par le feu où de grands troncs noircis se dressent seuls au-dessus des broussailles, mais les colons reculent devant l'énorme travail du nivellement et de l'extraction des poutres et des racines. Il n'y a d'animation qu'aux grandes scieries situées à la sortie des lacs. Quand on approche de la mer, le fleuve toujours plus large porte des trains de bois gigantesques. Il y a aussi quelques petites plaines où sont installés des parcs d'élevage et des vergers.

A huit heures du matin, nous sommes à Vancouver, ville de plus de 100 000 habitants qui doit surtout son importance à son port et à l'expédition des bois. Elle est, comme toutes les villes américaines, riche en hautes bâtisses carrées, en lignes de tramways tapageurs, en réclames voyantes. Nous faisons un tour dans la ville sans y découvrir rien de bien intéressant. Le temps est trop brumeux pour laisser apprécier le cadre des montagnes. Le train s'est arrêté tout près du paquebot Princess Charlotte qui doit nous emmener. La reconnaissance et le transfert des bagages se font assez facilement, mais l'inspecteur américain suscite, je ne sais pourquoi, mille difficultés à M. de la Baume et lui fait subir un interrogatoire minutieux avant de l'autoriser à repasser sur le sol des Etats-Unis.

La Princess Charlotte est un beau navire à hélice, du genre de celui qui nous a promenés sur le Saint-Laurent. Les aménagements en sont très bien, mais insuffisants pour le nombre énorme des passagers qu'il embarque. Comme sur l'Hudson et le Saint-Laurent nous essayons d'une installation sur le pont, mais nous ne pouvons tenir longtemps à cause de la violence du vent. En redescendant, nous trouvons naturellement prises les meilleures places, celles de la rotonde vitrée de l'avant. Il faut s'installer dans le fumoir qui est à l'arrière dans les salons de l'étage inférieur où l'on n'a pas de vue, ou se promener. Mais on se fatigue vite à être toujours sur ses jambes ; de plus, il faut faire queue partout et longtemps, pour consigner sa valise, pour obtenir des billets de restaurant, pour présenter ses billets à la porte du dit restaurant et attendre qu'il s'y fasse de la place, pour retirer sa valise, pour débarquer sur une passerelle étroite qui doit livrer passage à mille personnes au moins, presque toutes chargées de paquets. Il est vraiment curieux que cela se passe sans bousculades ni réclamations avec personne ou à peu près pour maintenir l'ordre. Tout cela nous fait perdre pas mal de la navigation qui est jolie et intéressante. On commence par longer le Stanley Park, promenade publique de Vancouver réputée pour ses beaux arbres. On circule ensuite dans un archipel d'îles boisées qui ne laissent parfois que des passages étroits et doivent demander beaucoup d'attention au pilote. Toutes ces îles brisent absolument le flot du Pacifique et le bateau n'est pas du tout ballotté. Cependant, à certains moments, la terre est à peu près perdue de vue ; il est vrai que la brume y aide et nous dérobe l'entourage des hautes montagnes que nous devrions avoir.

Vers 2 h 1/2 nous sommes à Victoria, ville d'une centaine de mille habitants et capitale de la Colombie Anglaise. Le coup d'oeil du port est animé, éclairé d'un beau soleil et l'on voit de beaux édifices publics dont le siège du gouvernement. Comme le bateau ne repart qu'à 5 h, nous avons le temps de faire un tour en ville. Nous nous arrêtons surtout au Hill Park, colline boisée arrangée en promenade et qui a des points de vue variés sur les détroits semés de nombreuses îles, entre l'île de Vancouver et la côte américaine. On y voit des arbres d'une taille tout à fait extraordinaire et nous y usons assez vite notre provision de plaques photographiques. Des balançoires sont à la disposition du public ; sur l'une d'elles, une jeune fille se balance tout en surveillant deux bébés confiés à sa garde dans une petite voiture. Quand nous passons, les bébés s'agitent, rient de tout leur coeur et nous font des démonstrations à tour de bras. C'est peut-être l'indice de sentiments francophiles ! Nous n'avions pas encore reçu tant de marques de sympathie depuis New York. Cependant, nous avons trouvé sur le bateau un compatriote : Mr Hohmann qui fait le tour du monde en automobile dans un but de réclame pour la Maison Werner.

Nous revenons au bateau avec une bonne demi-heure d'avance. Mais peu s'en faut que nous ne le manquions du fait d'un nouvel inspecteur de police qui dévisage les gens sur la passerelle et arrête tous ceux qui ne se déclarent pas citoyens des Etats-Unis. Il faut, après avoir fait queue longtemps, retourner à un autre bureau où l'on nous interroge minutieusement. Cette fois encore je me tire des questions de l'inspecteur mieux que M. de la Baume.

Nouvelle navigation à travers des îles boisées et nouvelles cérémonies pour obtenir de dîner comme pour obtenir de déjeuner. La nuit se fait et nous voyons au passage un incendie de forêt avec une grande colonne de fumée rouge qui monte dans le ciel. Des incendies du même genre, mais beaucoup plus dangereux, sévissent en ce moment sur la terre ferme dans plusieurs Etats de l'ouest américain. Il y a des villes qui ont dû être abandonnées par leurs habitants.

A 9 h 1/2 nous accostons à Seattle, mais il est plus de 11 heures quand nous sommes arrivés à débarquer nos personnes, à retrouver nos bagages et à les faire estampiller par la douane américaine. La visite est très minutieuse, les préposés ont surtout horreur des boîtes et des paquets qui ne laissent pas voir leur contenu. Il faut ouvrir tous les cartons et éventrer tous les papiers. Pendant ce temps les omnibus d'hôtels sont partis. Nous trouvons avec peine une voiture qui nous mène au Grand Hôtel Rainier dont le hall somptueux ne présage rien de bon pour notre bourse. Je suis pour ma part exténué d'être resté si longtemps sur mes jambes.

 

San Francisco, le mercredi 24 août 1910

Je trouve la poste pas encore ouverte, à 7 h 1/2. En attendant, je reprends mon petit journal où je l'ai laissé.

 

Dimanche 21 août

 

Seattle est une ville énorme, poussée en dix ans, peuplée de 350 000 habitants, avec des magasins luxueux, profusion de lumière électrique et des réclames changeantes qui vous aveuglent. Mais tout à côté, s'étendent des terrains vagues et des fondrières avec des rues tracées qui attendent les maisons et par-ci par-là un grand édifice solitaire. La situation de la ville est belle. entre la mer, animée de nombreux steamers et un grand lac d'eau douce avec un cadre de montagnes, mais nous n'avons toujours pas trouvé la vue, limitée du côté de la mer par d'énormes constructions en planches et du côté de la terre par une forte brume.

Le matin nous allons à la découverte dans la ville où la population est assez mêlée de noirs et de jaunes. Nous reconnaissons l'emplacement de la cathédrale catholique et nous faisons une course de quelques kilomètres dans un tram qui porte l'inscription Washington Park. Il y a dans cette direction pas mal de petites maisons avec jardin d'aspect agréable et des commerçants courageux établis dans de vrais déserts où des chevaux et des boeufs errent en liberté. Le parc n'est qu'un bois pas aménagé et extrêmement poussiéreux. It semble que la sécheresse règne depuis longtemps dans ce pays.

A la grand'messe (11 h) à la cathédrale, belle et grande église neuve, nombreuse assistance, excellente musique, notamment une voix de soprano qui remplirait l'Opéra ou le Trocadéro. On célèbre la fête de l'Assomption. Le sermon du prédicateur a surtout pour but de recommander un nouveau journal imprimé sur excellent papier.

(Décidément, pas de lettres de vous, je suis très déçu).

Après avoir déjeuné à l'hôtel nous repartons pour découvrir le chemin de fer et les bureaux des bateaux pour l'Alaska, ceci dans le but d'arriver à rejoindre M. Hamy, s'il se peut, avant le terme du voyage. Mais s'il est déjà difficile en temps ordinaire de tirer un renseignement d'un Américain, c'est le dimanche presque une impossibilité. Nous finissons par savoir qu'un bateau arrive de l'Alaska la nuit prochaine, mais nous n'arrivons pas à connaître l'heure ni à voir la liste des passagers.

Le soir nous dînons dans un restaurant où le service est fait par des Japonais. C'est plus économique qu'à l'hôtel et, à mon avis, très suffisant. Quand on demande un plat de viande ou de poisson, il vous arrive entouré d'un tas de soucoupes de légumes et vous n'avez pas besoin de demander autre chose. Dans les dining-cars des trains le plat de viande vient tout seul, mais il est d'une taille à décourager des appétits bien plus robustes que le mien. L'autre jour je me suis commandé, par erreur il est vrai, un tenderton-steak (sorte de bifsteak) qui valait à lui seul 4 f. 50, et j'aurais pu aussi bien, n'y voyant pas très clair, me commander le "sirloin" voisin qui coûtait 2 dollars (plus de 10 francs). Mais je n'ai pas fait l'expérience.

Après dîner nous allons successivement dans deux cinématographes dont un à musique. On y voit des exploits étonnants de cow-boys domptant des chevaux et des taureaux, des scènes de la vie des Peaux-Rouges avec une poursuite acharnée de pirogues sur une rivière torrentueuse (c'est très joli) et des scènes de la vie américaine. Il y en a une autre où l'on s'amuse à nos dépens. Un jeune Américain, éconduit dans la famille d'une jeune fille dont il sollicite la main, s'y représente avec de fausses moustaches et une fausse barbiche en se faisant passer pour un comte français et fait la joie du public par son outrecuidance, ses courbettes, sa manie de vouloir embrasser les gens.

 

Lundi 22 août 1910

 

Le lendemain matin nous transportons nos personnes et nos bagages au chemin de fer. C'est toujours ennuyeux et compliqué parce qu'il n'y a dans ce pays ni fiacres ni omnibus d'hôtels et que ceux-ci, quand ils existent, ne prennent pas les bagages. Il faut s'adresser à des Compagnies de transport spéciales qui exigent que les bagages leur soient livrés longtemps d'avance et ne nous les délivrent jamais que le lendemain de l'arrivée. De la sorte, à moins d'avoir de vrais séjours, on ne les a jamais à sa disposition.

Pendant 37 heures nous roulons dans la direction du Sud, passant de la latitude de Paris à elle de Palerme. Naturellement le caractère du pays se modifie, d'abord vert, tout en forêts et en rivières avec quelques parcs d'élevage et quelques vergers ; à la fin, singulièrement jaune et aride avec d'immenses champs moissonnés où pas un brin d'herbe n'a pu repousser à cause de la sécheresse. Nous avons traversé une troisième fois le grand fleuve Columbia, fait un nouvel arrêt de 2 heures à Portland, capitale de l'Oregon. La ville où nous avons fait un tour ne nous a montré que d'immenses scieries. Le Pullman-Car où nous prenons place à partir de Portland est le mieux installé que nous ayons encore vu : il a des ventilateurs toujours en mouvement et que la chaleur du lendemain rendra très utiles. M. de la Baume, qui promène avec lui un thermomètre de précision, constatera 33°. Je ne puis obtenir qu'une couchette supérieure, ce qui m'impose une gymnastique pénible. Mais avec le temps j'apprends à tourner les difficultés.

Au jour, nous sommes engagés dans des montagnes pittoresques, couvertes de forêts où il y a beaucoup de très beaux arbres. Les résineux sont bien plus variés qu'en Colombie et s'étalent plus largement n'ayant plus autant à redouter le poids de la neige. Il s'y mêle des feuillus très beaux également avec toutes les teintes jaunes de l'automne, mais plus on va, plus les sous-bois sont grillés et sans feuilles. Les arbres seuls se défendent. Pendant quelque temps, nous voyons émerger comme un fantôme le mont Shasta, volcan de 4400 mètres de haut, mais c'est à peine si les couleurs de neige se distinguent à travers la brume. Plus loin sont les Shasta Springs, sources minérales ferrugineuses et acidulées qu'un arrêt du train donne aux voyageurs le temps de goûter. On descend ensuite la vallée du Rio Sacramento qui coule dans une gorge étroite entre des rochers arides de toutes les couleurs. Le train la traverse, dit-on, dix-huit fois. Enfin, l'on débouche dans la plaine cultivée, semée d'abord de grands vieux arbres, des chênes verts surtout, mais on ne voit pas les jeunes qui les remplaceront. Plus on va, plus la chaleur augmente et la plaine moissonnée devient nue à rendre des points à la Beauce. Il paraît cependant qu'un peu plus bas, dans la vallée où l'on peut irriguer, les fruits sont abondants et, de fait, les gamins du pays vendent aux stations des poires et des pêches énormes. Notre train s'arrête, la nuit venue, au bord de la mer et il faut courir au milieu d'une bousculade d'au moins mille personnes en traînant nos valises trop lourdes, pour prendre place sur un grand bateau à vapeur qui nous fait traverser La Baie de San Francisco. Autrefois c'était le train lui-même qu'on embarquait et je regrette cette coutume.